Par Charles Groleau
Il est suffisamment rare de voir un établissement d’enseignement diffuser des directives détaillées à son personnel concernant la prise de photos et de vidéos d’élèves pour que cela mérite d’être souligné.
Récemment, dans la région du Bas-Saint-Laurent, un centre de services scolaire a publié un guide destiné à encadrer ces pratiques. À première vue, la démarche est exemplaire. On y parle de droit à la vie privée, de consentement, de diffusion sur les réseaux sociaux et de protection des renseignements personnels.
Honnêtement, voir un organisme public consacrer autant d’efforts à sensibiliser son personnel est rafraîchissant.
Mais une fois l’effet positif de la démarche passé, une autre impression s’installe.
Comment est-il possible qu’en 2026, certaines directives donnent encore l’impression que le monde numérique fonctionne comme un classeur à dossiers?
Supprimer une publication Facebook après un an…
L’une des directives prévoit que les publications sur Facebook et sur le Web soient retirées après un an.
Sur papier, cela semble responsable.
Dans la réalité?
C’est presque anecdotique.
Une photo publiée sur Facebook peut être téléchargée, copiée, capturée par simple capture d’écran, repartagée, enregistrée automatiquement par différents services ou encore indexée ailleurs… parfois en quelques secondes seulement.
Supprimer la publication un an plus tard ne fait disparaître que la publication originale.
Les copies, elles, peuvent continuer d’exister pendant des années, parfois définitivement.
Il est donc étonnant qu’on présente encore cette mesure comme si elle permettait de reprendre le contrôle d’une image déjà diffusée.
Ce n’est malheureusement plus ainsi que fonctionne Internet.
Le téléphone personnel : un conseil qui fait sourciller
Autre recommandation étonnante : autoriser la prise de photos avec un téléphone personnel, à condition que celles-ci soient supprimées une fois leur utilisation terminée.
Là encore, cette directive semble ignorer le fonctionnement des téléphones modernes.
Aujourd’hui, une immense proportion des appareils synchronisent automatiquement les photos vers iCloud, Google Photos, OneDrive ou d’autres services infonuagiques.
Cette synchronisation se produit souvent avant même que l’utilisateur quitte l’activité.
Alors, lorsque l’on demande simplement de supprimer la photo du téléphone, une question demeure :
De quelle copie parle-t-on exactement?
Celle du téléphone?
Celle du nuage?
Celle de la tablette personnelle?
Celle du portable familial?
Ou encore celle qui a déjà été sauvegardée automatiquement dans un autre service?
La réalité est que personne ne peut le garantir.
Le véritable enjeu n’est pas le consentement
Depuis l’entrée en vigueur de la Loi 25, plusieurs organisations ont concentré leurs efforts sur les formulaires de consentement.
C’était nécessaire.
Mais il serait dangereux de croire que le formulaire règle tout.
Le véritable défi commence après que la photo a été prise.
Où est-elle conservée?
Qui y a accès?
Est-elle synchronisée?
Est-elle sauvegardée?
Peut-elle être récupérée?
Combien de copies existent?
Voilà les vraies questions que les organisations devraient aujourd’hui se poser.
Une excellente initiative… qui aurait gagné à être confrontée aux réalités technologiques
Soyons clairs.
Je préfère de loin voir un établissement publier des directives imparfaites que ne rien publier du tout.
La démarche mérite d’être saluée.
Elle démontre une volonté réelle de mieux protéger les renseignements personnels des élèves.
Mais cette volonté aurait dû s’accompagner d’une réflexion plus approfondie sur la réalité des technologies que nous utilisons tous les jours.
En 2026, il est difficile de comprendre qu’on puisse encore laisser croire qu’une photo disparaît réellement parce qu’on la supprime d’un téléphone personnel ou parce qu’on retire une publication Facebook douze mois plus tard.
Ce n’est pas ainsi que fonctionne le numérique.
Et lorsqu’une directive publique entretient cette illusion, elle risque davantage de rassurer que d’informer.
La protection des renseignements personnels ne consiste pas à multiplier les formulaires ou à fixer des délais arbitraires de suppression.
Elle consiste à comprendre le cycle de vie complet d’une donnée numérique, à reconnaître les limites de notre contrôle et à communiquer ces limites avec transparence.
C’est précisément cette maturité numérique que les organisations publiques devront développer si elles souhaitent que leurs politiques inspirent confiance… plutôt qu’un faux sentiment de conformité.